mardi 25 avril 2017 Littérature

Tout au Milieu du Monde - Mathieu Rivero - Julien Bétan - Melchior Ascaride

L’image contient peut-être : texte et plein air
Un village prospère dont la relique sacrée pourrit. Un chamane vieillissant, qui n’attend plus ni visions ni voyages. Un espoir de sauver son peuple de la malédiction ; un ossuaire mythique, où vont mourir les géants. Pour le trouver, de bien étranges sentiers, à la lisière de la magie et du rêve.

Fable atemporelle, fantasy protohistorique, hommage à l’âge d’or du récit fantastique, Tout au milieu du monde est un peu de tout ça, et bien plus encore : magnifié par les illustrations de Melchior Ascaride (prix Imaginales 2016), ce court roman graphique à la puissance rare convoque un monde oublié, dont l’écho nous parvient pourtant avec force. Alternant noirceur, lumière et fulgurantes visions, ce court roman n’hésite pas à saisir le lecteur par les tripes en utilisant un langage puissant.
 

Un trio de choc !

 
Mathieu Rivero
 
L’image contient peut-être : 2 personnesMathieu Rivero a toujours aimé manipuler le langage et les mots, ce qui l’a amené tout naturellement à étudier et pratiquer la traduction, mais aussi à enseigner les langues.  Actuellement, il est professeur d'anglais dans une école d'ingénieurs et aussi traducteur.
Mathieu est également romancier et nouvelliste de science-fiction et fantasy.
 
Entre deux écrits, il apprécie beaucoup jouer aux jeux de plateau.
Tout au Milieu du Monde est son (avant) dernier roman.

- La voix brisée de Madharva
- Chimère Captive (I)
- Songe Suspendu (II) - Sortie le 20 Avril 2017
 
Julien Bétan
 

Bétan, JulienD’abord simple collaborateur de la revue Fiction, Julien Bétan est aujourd’hui essayiste, traducteur, co-directeur littéraire de la « bibliothèque des Miroirs »... mais aussi rédacteur en chef de Fiction ! (Oui, oui, tout ça !)

Né sous le signe de l’ours, on peut parfois l’apercevoir hors de son habitat naturel, dont il ne s’éloigne cependant jamais très longtemps. En cas de rencontre inopinée, gardez votre calme, écartez-vous du passage qu’il pourrait emprunter dans sa fuite, et quittez progressivement la zone, sans courir. (Description ovine. En vrai, il mord pas et vous conseillera plein de supers lectures !)

Melchior Ascaride

Ascaride, MelchiorGraphiste principal des Moutons Electriques, Melchior Ascaride a reçu en 2016 le prix Imaginales du meilleur graphisme.
Depuis peu, on peut voir apparaître ses créations chez d'autres éditeurs, comme l'illustre la couverture des Soeurs Carmines d'Ariel Holzl paru aux éditions Mnémos.

A noter, qu'ils seront tous les trois présents lors du festival des Imaginales 2017 à Epinal.

 

Un roman graphique et une quête initiatique

 
Tout au Milieu du Monde est une expérience de lecture étonnante et fantasmagorique.

Tout au milieu du mondeLe roman est entièrement en bichromie rouge - noir, pour un rendu hors-normes et une immersion dans un monde d'onirisme, de rêve, de désir, mais aussi de violence.
Les illustrations  de Melchior Ascaride sont en grande partie inspirées de l’art pariétal mais pas seulement. L'art pariétal désigne l'ensemble des œuvres d'art au sens large réalisées par l'Homme sur des parois de grottes (A contrario l'art dit rupestre se trouve sur de la roche à l'air libre).
Les illustrations et les textes se fondent les uns dans les autres, s'unissant, se mélangeant pour raconter cette formidable quête qui va entraîner bien loin de chez eux le chamane Amouko, son disciple Ushang et la guerrière Soha.
Le livre objet est très beau et rappelle Le Dévoreur de Stefan Platteau. Toutefois, ici les illustrations sont le récit. Les mots, les couleurs, les formes, tout est intimement imbriqué pour créer une légende et un univers original.

Les mots forgent les images, tandis que les images cisèlent les mots.

L'intrigue de Tout au Milieu du Monde prend son point de départ dans un petit village côtier où se trouve une relique sacrée quelque peu improbable : une dent géante. Le problème, c'est que ce talisman qui apportait sa prospérité et son abondance au village est en train de décliner. Ah ! Le problème des caries !
Acculé devant  les dégâts de cette malédiction, le chaman du village n'a pas d'autre choix que de remplacer la dent et organise un voyage. Il sera accompagné de son apprenti et d’une guerrière pour les protéger.
Le périple, non exempt de dangers, va très vite se transformer en quête initiatique. Choisir les bons chemins se révèlera crucial, tant sur le plan physique que moral.
 
Au niveau du contexte, nous avons assez peu d'éléménts : un village côtier, une sorte de savane qui l'entoure, puis une forêt qui débouche sur une falaise. Falaise qui fait figure de rempart au mystérieux cimetière que doivent atteindre nos trois héros.
Après coup, le lieu m'a fait penser au cimetière des éléphants dans le Roi Lion, même si dans Tout au Milieu du Monde, il s'agit de géants.
 
 
Ok, ok, on s'éloigne du propos, je vois ce que vous voulez dire !
Cependant, le manque de repères spatio-temporels ne gène ni la lecture ni la compréhension du récit. Mathieu, Julien et Melchior nous entraînent dans un voyage où le lecteur se retrouve à observer en contre-plongée, un rêve, l'intercession entre l’humanité et les esprits de la nature.
 
Le rôle du chamane est aussi de relier le monde des morts, l'au-delà, à celui des vivants par une série de transformations personnelles, parfois par l'emploi de substances psychotropes. Le chamane est  très souvent guidé par un confrère plus ancien (Posma), selon une relation Maître-Disciple. Une sorte de boussole mystique !
 
Le roman est assez court et le déroulement des évènements plutôt rapide. On enchaîne des phases d'actions et des phases de rêves tour à tour, ce qui permet d'apporter une dynamique originale et rythmée au récit. Les personnages sont assez peu développés, on va droit au but : remplacer le plus rapidement possible la dent géante. Pourtant, leurs intéractions et leurs choix les rendent très complexes et j'ai parfois été étonnée par certains chemins empruntés. L'âme humaine est vraiment pleine de surprises, bonnes et mauvaises. Amouko et Ushang étant les deux faces d'une même pièce. La lutte du bien et du mal.
L'écriture est fluide et agréable, s'entremêlant avec brio aux illustrations - où est-ce l'inverse ?
 
Et vous ? Êtes-vous prêt à plonger Tout au Milieu du Monde ?!
 

Quelques questions à Mathieu Rivero, Julien Bétan et Melchior Ascaride

 

Tout d’abord bonjour et merci d’avoir accepté de répondre à ces quelques questions.

Deux auteurs, un illustrateur, un très chouette trio pour Tout au Milieu du Monde paru aux Moutons Electriques le 6 Avril dernier.

Comment en êtes-vous venus à cette création plutôt différente des autres chez les Moutons ?

Mathieu Rivero : J’ai toujours été tenté par l’écriture à plusieurs mains. Sur un projet seul, j’ai toujours un coup de mou au milieu de la rédaction ou des corrections, mais à plusieurs, c’est l’extase ! Le projet est parti des dernières Imaginales. Melchior venait de gagner son prix, et c’est venu assez naturellement au final. On s’est dit qu’on n’avait rien à perdre : on allait faire ce truc et puis le soumettre à l’éditeur. Si André-François Ruaud n’en voulait pas, tant pis, on le proposerait ailleurs !

Julien Bétan : Oui, l’idée était au départ de donner à Melchior et à sa créativité débordante un espace plus large et plus personnel. Mais nous nous sommes pris au jeu et Tout au milieu du monde est finalement une synthèse de ce que chacun de nous avait envie d’exprimer.

Melchior Ascaride : En effet, l’idée a germé de notre côté : on a voulu, naturellement comme le dit Mathieu, proposer un roman graphique. Mais le truc marrant c’est qu’elle a germé quasiment au même moment dans l’esprit d’André-François Ruaud. Ce qui a donné une scène marrante où Julien et moi on gardait l’idée sous le coude avant de la soumettre à notre éditeur. Mais quand ce dernier m’a dit « Bon, quand est-ce que tu nous fais un roman illustré ? », on s’est regardé en souriant avec Julien et on a répondu de concert « Puisque tu en parles… » Et le projet a démarré. Mais si en effet mon prix Imaginales a eu son rôle à jouer, je pense que le vrai moteur était une volonté commune (de nous trois et des Moutons électriques) de proposer du sang neuf, explorer une nouvelle voie assez peu empruntée en France : de la vraie littérature adulte illustrée où le texte et les images fonctionnent de concert.

(Crédits photo : wikipédia - Grotte de Lascaux - art pariétal)

L'écriture d'un roman graphique est un travail différent de celui d’un roman « normal »?

Mathieu : Melchior est avec nous depuis le début, mais il en parlera mieux que moi. Pour ma part, j’ai lancé des pistes et on est parti sur cette histoire de voyage chamanique. On en a beaucoup discuté avec Julien, et souvent avec Melchior aussi. Pendant la rédaction, il fallait réfléchir à donner l’espace à Melchior d’exprimer son illustration. L’idée de la fresque Nargar est d’ailleurs partie de ça.

Julien : Il faut penser avec cette troisième voix lors de l’écriture mais c’est surtout un vecteur de liberté. On peut tout dire avec des mots ou avec des images ; l’idée était ici de profiter de ces deux techniques narratives pour en créer une troisième, qui soit plus que la somme de ses parties en quelque sorte.

Tout au milieu du mondeMelchior : Moi je n’écris pas (bon, sauf là) donc je ne voudrais pas m’avancer. Mais de la manière dont je l’ai vécu, Julien et Mathieu ont vraiment écrit dans l’optique de laisser sa place à l’image. On a énormément discuté, de ce que l’on voulait raconter, comment le raconter, certains éléments que l’un ou l’autre aimerait voir figurer. Et quand j’ai eu le texte, j’étais on ne peut plus ravi parce que j’avais devant moi un boulevard gigantesque d’expression. Et même dans « ma » partie, on a continué les discussions, pour savoir par exemple où l’on coupait le texte. Si certaines phrases se sont retrouvées isolées du reste du corps du texte, ce n’est pas gratuit. A mon sens, on a véritablement pensé chaque page du livre pour offrir l’expérience de lecture que l’on voulait proposer. 

C’est difficile d’allier textes et images ?

Julien : C’est un exercice un peu différent d’un point de vue de l’écriture. Ayant travaillé sur la quarantaine d’essais très illustrés de La Bibliothèque des miroirs, ainsi que sur quelques numéros de la revue Fiction, je réfléchis depuis plusieurs années sur les rapports que peuvent entretenir images et texte. Ainsi, plutôt que d’illustrer simplement ce qui était décrit dans le texte, nous avons préféré laisser la place à l’interprétation de Melchior, lui donnant réellement une place de co-auteur. Certains éléments ou passages ont ainsi été inspirés par ses images.

Melchior : Honnêtement, non. Le travail s’est fait de concert donc on savait tous où on allait. On s’est influencés les uns les autres. Du coup intégrer des images dans le récit a été l’une des choses les plus simples, les plus évidentes qu’il m’ait été donné de faire. Chaque image est née toute seule à la lecture et au final, très très peu d’entre elles ont été entièrement revues.

« Fantasy protohistorique », voyage initiatique, mythe fondateur… Comment voyez-vous / ressentez-vous ce récit ? (Oui, c’est une question moisie)

Mathieu : Mmh, je te dirais que personnellement, j’ai du mal à « voir » le projet. Je perçois très bien ses enjeux mais il a été difficile de les formaliser. C’est d’ailleurs Julien qui est parvenu à faire ça, et lui qui a trouvé le titre lors d’une de ses passes de réécriture. Le motif du « lieu médian », de l’ethnocentrisme, de la sédentarité, tout y était, en potentiel. Il manquait juste de l’impulsion pour rendre ça facile à digérer. C'est une réponse moisie aussi.

Tout au milieu du mondeJulien : Le projet, je le « voyais » en effet depuis le début, tout le travail a été de décrire cette « vision », ce ressenti, en rendant le récit accessible. Nous avons cherché à faire vibrer un certain nombre de cordes chez les lecteurs, plus ou moins profondes, plus ou moins conscientes, plus ou moins enfouies, d’aller au cœur des choses, tout comme les personnages se dirigent vers le milieu du monde.

Melchior : Moi je l’ai vu tout de suite. Tant mieux tu me diras, l’aspect visuel c’était ma partie. Mais quand on a soulevé l’idée d’un récit préhistorique, tout s’est affiché dans ma tête. Evidemment je n’avais pas le déroulé de l’histoire avant les autres hein, je ne carbure pas à la sardiane. Mais l’atmosphère générale, la transcription visuelle des émotions… Tout ça est arrivé immédiatement. Les Voix probablement.

Trois personnages principaux, un pour chacun de vous ?

Mathieu : Non, pas pour moi. Soha, la chasseresse, s’ajoute au duo principal par souci de cohérence. Les chamanes ne sont pas reconnus pour s’y connaître en survie… Sauf Posma, peut-être.

Julien : La question se serait posée avec deux personnages, et même avec un seul… Une de nos intentions était de toucher au mythe, à l’exemplum, c’est à dire au récit « édifiant ». Cela passe entre autres par une concentration des thématiques, des enjeux dans un nombre de personnages restreint, un temps et un lieu de l’action resserrés, comme dans le cadre d’une nouvelle. Cependant, nous souhaitions également que le lecteur s’implique dans le décryptage de cet univers et des protagonistes, soit tenté de prendre position sans pouvoir toujours le faire de manière linéaire. De ce fait, les personnages incarnent tous un certain nombre de contradictions ou de questionnements qui nous sont plus ou moins propres, mais que nous avons redistribués entre eux. Il y a quelque chose de Lynch dans cette manière de tout dire en retirant quelques clés de compréhension.

Melchior : Non pas vraiment. Simplement, tu racontes un peu plus de choses avec trois personnages qu’avec un seul, surtout dans un format aussi court. Au final, bien qu’ils soient nuancés, chacun possède son côté archétypal. C’est vrai qu’il y a un côté Lynch, mais il y a aussi, inconsciemment ou pas, une approche assez campbellienne (de Joseph Campbell) dans notre histoire. Même si nous n’avons pas vraiment de héros, la construction du récit et ses personnages convoquent pas mal de grands mythes fondateurs.

La question qui fâche : des inspirations en particulier ?

Résultat de recherche d'images pour "mushishi mushi"Mathieu : Plein ! Au final, si je dois en reconnaître deux, ce seraient un récit particulier du manga Mushishi (le grain lourd) et des jeux vidéos. La dent de prospérité, c’est un peu l’huile de baleine de Dishonored : on désacralise l’ancien monde, celui qui est au-delà de notre portée, pour s’en servir comme énergie…

Julien : Une multitude, oui ! Des inspirations littéraires très diverses, allant de Lovecraft à Breton, ou de Howard à Pessoa, mais également la volonté de s’appuyer sur un certain nombre d’images inscrites dans notre imaginaire collectif, véhiculées notamment par le cinéma ou la bande-dessinée au sens large. Personnellement, j’ai voulu travailler ce réservoir commun comme un support : l’évoquer, pour ensuite utiliser des procédés que seule la littérature permet. Le roman parle de magie et nous avons tenté d’utiliser celle des mots pour la décrire.

Melchior : Les inspirations du fond sont innombrables oui. Pour la forme, en plus de puiser dans l’art pariétal du monde entier, on a voulu aussi profiter d’avoir une grosse quantité d’images pour intégrer plusieurs autres procédés issus d’autres médias. On a tapé dans le jeu vidéo en effet, mais aussi dans le cinéma et la BD comme le dit Julien. Cela permet de ne pas s’enfermer dans un système narratif et d’avoir toute une palette de codes à disposition pour transmettre nos intentions.

Après cette première expérience, vous aimeriez recommencer ?

Mathieu : Oui, et c’est en cours sur un sujet tout à fait différent. Là on élabore, on est encore dans les discussions, les recherches, mais on sait ce qu’on veut. Ce sera encore plus fou, du moins, je l’espère !

Julien : On ne peut pas encore en parler, mais lorsqu’on réfléchissait à la suite, une idée a émergé, qui nous a tous fait dire : « ah, ça c’est pas possible en livre ». Du coup on le fait.

Melchior : Oui tous les jours. Du coup en effet on a un autre projet que l’on a soumis. La réponse fût : « Vous êtes fous. Faites-le ». Et comme le dit Julien, vu que c’est quasiment impossible, on le fait. C’est la beauté de ce genre de projet, c’est que notre marge de manœuvre est sans limite. On s’est mis au pied du mur avec cette idée, et c’est là que la vraie réflexion créative commence, quand tu dois réaliser l’infaisable. Et c’est fantastique parce que ça crée une vraie dynamique de travail, on fouille dans les moindres recoins de nos inspirations respectives et en même temps, on rigole beaucoup. Et ça donne des idées à d’autres. Mais ça, c’est comme Conan qui devient roi. C’est une autre histoire.

Estelle : Merci beaucoup d'avoir eu la gentillesse de répondre à mes questions, j'ai hâte de découvrir votre projet impossible !
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